Clôture du Congrès au Théâtre de l’Odéon

Intervention de l’équipe de Young IDEA 2013 lors de la clôture du 8ème Congrès International des Arts de la scène – éducation (IDEA) 

Vendredi 12 juillet 2013, Odéon – Théâtre de l’Europe, Paris

Tout a commencé avec une histoire, une petite fable extraite d’un discours prononcé par David Forster Wallace en 2005[i]:

There are these two young fish swimming along, and they happen to meet an older fish swimming the other way, who nods at them and says, « Morning, boys, how’s the water? » And the two young fish swim on for a bit, and then eventually one of them looks over at the other and goes, « What the hell is water? »[ii]

C’est à partir de cette fable que chacun des groupes du projet Young IDEA 2013 (deux à quatre personnes par pays) a imaginé une petite forme et un atelier. Une fois à Paris, ils ont chacun disposé d’une demi-journée pour travailler avec les autres participants pour une plongée dans leurs questionnements et leurs esthétiques.

Le projet Young IDEA 2013 a été conçu et porté par l’association ab ovo et la compagnie Les Compagnons Butineurs. Nous l’avons pensé comme un Laboratoire d’exploration interculturelle des pratiques de l’art-éducation. Plus de 40 jeunes professionnels venus de plus de 13 pays différents, tous artistes et impliqués dans des projets d’éducation, ont collaboré pour questionner leurs pratiques et leurs visions.

Cette fable nous a permis d’engager des débats sur les contextes de vie, de travail, de création, sur la transmission, le lien entre les individus, leur milieu, les biens communs, les relations entre les genres et les générations. Cette fable nous a permis d’aborder la création et l’art-éducation sous le prisme de la construction des savoirs et des individus.

Nous avons expérimenté la confusion, la déstabilisation, l’incertitude fondamentale du monde, que l’on cherche le plus souvent à combattre, alors qu’elle peut être à l’origine de la créativité. La créativité vue comme un moyen d’ouvrir des espaces de transformation et d’épanouissement, au sein des systèmes, des institutions sociales formelles ou informelles.

Qui sont aujourd’hui les acteurs qui tissent des liens entre l’art et l’éducation ? Par quelles actions ? C’est parce que les transformations résultent toujours « de personnes véritables produisant des actions réelles » comme le rappelle le sociologue Howard Becker[iii], qu’avec ab ovo et Les Compagnons Butineurs nous avons pensé le projet Young IDEA 2013 comme une rencontre.

Nous voulions prendre le temps d’entrer dans le détail des différentes conceptions et pratiques, de questionner nos catégories, leurs concepts et les mots que l’on utilise, non pas pour essayer de définir l’indéfinissable, et de répondre à la question « qu’est-ce que l’art-éducation ? », mais pour mieux comprendre où l’on se situe en tant que jeune professionnel, ce à quoi on aspire et comment on le fait.

Le projet Young IDEA 2013, comme projet inter et transculturel, a été pensé comme un moyen de s’intéresser non plus à des vérités culturelles supposées mais à la manière dont les sujets interprètent et comprennent des événements en cours, la situation d’échange dans laquelle ils sont impliqués.

Dépasser les barrières linguistiques et cognitives pour permettre à la fois un échange approfondi et une véritable mise en perspective des pratiques de chacun et ainsi relever le défi d’un véritable échange international de pratiques et de savoirs.

Il ne s’agit plus seulement de générer un partage des cultures existantes mais une mise en avant de la manière dont elles se redéfinissent dans l’interaction. Par culture, nous entendons ici un ensemble de praxis et de pensées liées aux enjeux de l’art et de l’éducation construits dans un contexte socio-politique donné.

Inspiré par l’anthropoloque Eric Chauvier, nous voulions revenir aux usages même des mots et ainsi éviter les langages sans contexte qui nous dépossèdent de nos capacités d’action et de compréhension[iv].

Young IDEA 2013 est un laboratoire, un travail encore en construction qui a vocation à s’inscrire dans le temps. L’objectif, vous l’aurez compris, n’était pas de faire un spectacle. Les différentes formes de notre participation au congrès, de la soirée d’ouverture à notre présence cet après-midi ont été imaginées dans le but de stimuler la curiosité et le dialogue; non pas de montrer, mais de provoquer le questionnement, et la circulation des questionnements. Et c’est peut-être un peu ça l’éducation.

Demain, à 10h à la Maison du Geste et de l’Image, nous nous retrouverons pour réunion ouverte à tous, aux curieux, à ceux qui veulent poser des questions, faire des commentaires, pendre part au travail commun. Nous souhaitons revenir ensemble sur ce que nous avons accompli, et sur tout ce qu’il nous reste encore à faire.

Dans les prochains mois, nous préparerons un publication, numérique et/ou papier, sur l’expérience passée, les savoirs accumulés, et les trajectoires propres à chacun des participants, comme partie prenante d’une génération d’artistes et d’éducateurs.

Nous espérons que vous viendrez nombreux réfléchir avec nous sur Young IDEA. Quelle est la pertinence et la place d’un tel projet ? Comment peut-il se déployer ? Mais avant tout, que signifie le « Young » de Young IDEA ?

Toute cette semaine, la jeunesse était présente, en chair et dans les discours. De jeunes chercheurs, des étudiants bénévoles, de jeunes artistes, de jeunes amateurs, des jeunes professionnels. La jeunesse comme un état d’esprit dit Jean-Pierre Saez[v], la jeunesse comme une moyen de survie a-t-on entendu à l’inauguration du Congrès au Théâtre de Ville.

Tout au long du Laboratoire Young IDEA ont émergé des réflexions sur la notion de génération, sur les rapports  inter et transgénérationnels.

Cette notion de génération questionne la transmission, l’expérience, le changement mais crée aussi des clivages en produisant des catégories et des relations de pouvoir.

Pour nous, une génération n’est pas tant un âge qu’une période de temps dans laquelle tous les êtres se retrouvent dans une même époque, dans un même bateau, dans un même contexte, sans barrière d’âge. Une génération est littéralement ce qui génère, ce qui produit du commun. Il y a autant de quadra que de jeunes de 15 ans qui utilisent des Smartphones dans les théâtres et se baladent écouteurs aux oreilles.

La génération c’est ce qui engendre et contribue, au-delà de la simple transmission, à la construction de la connaissance, à la construction de l’être humain dépositaire de cette connaissance, individuellement ou collectivement.

La génération est-elle un facteur explicatif de quoique ce soit ? Appartenir à une génération, être jeune ou vieux, avoir l’air novice ou expérimenté, est-il un gage de réussite ? Un crédit autorisant une position de supériorité ?

“L’expérience,  est une lanterne sourde qui n’éclaire que celui qui la porte”[vi] disait Céline. La transmission de l’expérience fait appel à une terminologie précise qui, décontextualisée, transforme forcément un peu de son contenu.

Que faire alors de cette lumière ? Comment ne pas reconnaître que chacun dispose de sa propre lanterne et qu’il s’agit de trouver la manière d’éclairer généreusement autour de soi, et non pas seulement le chemin parcouru.

Dans sa critique radicale de l’école institutionnalisée, Ivan Illitch[vii] relève comment elle participe à créer un âge auquel on doit/peut être éduqué, un âge auquel par conséquent on devrait se soumettre sans questionnement à l’autorité d’un maître. Pour qu’un être humain puisse grandir, ce dont il a besoin c’est du libre accès aux choses, aux lieux, aux méthodes,  aux événements, ajoute-t-il.

Et on en revient donc à l’éducation. Le « jeune » comme disent les publicitaires, est-il celui qui doit être éduqué ? Ou est-il celui qui doit secouer les formes de l’éducation telles qu’elles ont été imaginées par d’autres, artistes ou enseignants, parents ou politiques ? Et si nous sortions l’éducation des carcans d’une jeunesse présumée ? N’y a-t-il que les jeunes qui ont le droit et le devoir de s’éduquer ?

Oui nous sommes jeunes, nous avons 20, 27 ou 35 ans, mais nous faisons avant tout partie d’une même génération, nous naviguons sur les mêmes eaux, deux atomes d’hydrogène, un atome d’oxygène et une infinité de possibilités, toujours en mouvement. N’est-ce pas déjà suffisant pour envisager une mobilisation commune ?

C’est précisément ce à quoi s’attèlent ab ovo et Les Compagnons Butineurs à l’aide des artistes et éducateurs venus d’Afrique du Sud, d’Argentine, de Colombie, de Corée du Sud, de Croatie, d’Espagne, des Etats-Unis, de Guinée Equatoriale, de Hongrie, d’Italie, des Pays-Bas,  des Philippines, et de Taiwan.

Et nous finirons en citant le poète Francis Ponge, « Mais est-ce que de l’état d’esprit ou l’on se tient en décidant de n’envisager plus les conséquences de ses actes, l’on ne risque pas de glisser insensiblement bientôt à celui où l’on ne tient compte d’aucun futur, même immédiat, où l’on ne tente plus rien, où l’on se laisse aller ? Et si encore c’était soi qu’on laissait aller, mais ce sont les autres, les nourrisses, la sagesse des nations, toute cette majorité à l’intérieur de vous qui vous fait ressembler aux autres, qui étouffe la voix du plus précieux.[viii] »

Valentine Bonomo et Lucie Combes

Co-fondatrices d’ab ovo

Co-organisatrices du projet Young IDEA 2013 


[i]Discours prononcé au Kenyon College dans l’Ohio aux Etats-Unis à l’occasion de l’accueil des nouveaux étudiants, promotion 2005.

[ii]Deux jeunes poissons nagent l’un à côté de l’autre. Par hasard, ils croisent un vieux poisson qui nage dans l’autre sens ; il leur fait un signe de la tête et leur dit : « Salut les jeunes, alors l’eau est bonne ? » Les deux jeunes poissons continuent de nager un peu et puis au bout d’un moment le premier se tourne vers le deuxième et lui dit : « tu vois ce que c’est, toi, l’eau ? ». Traduction réalisée par l’équipe de Young IDEA 2013.

[iii] BECKER, Howard. Les Ficelles du métier – Comment conduire sa recherche en sciences sociales. Paris : La découvert, 2002. P.10

[iv] CHAUVIER, Eric. Anthopologie de l’ordinaire – Une conversion du regard. Paris : Anacharsis, 2011.

[v] Intervention du mardi 9 juillet 2013 à l’Odéon – Théâtre de l’Europe à Paris dans le cadre du 8ème Congrès International des arts de la scène – education (IDEA)

[vi] Cahiers Céline 2, entretien avec Jean Guénot et Jacques Darribehaude. Paris : Gallimard. p 166

[vii] ILLITCH, Ivan. Une Société sans école. Paris : Seuil, 1971.

[viii] PONGE, Francis. Proêmes. Paris : Gallimard, 1967. p 117

 

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